
Re-membrer
Zoe Moineaud Rottenbacher / Joseph Rottenbacher
Zoé Moineaud Rottenbacher (1993) et Joseph Rottenbacher (1987), céramiste et souffleur de verre, travaillent à quatre mains. Zoé est diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2021, et Joseph du Art Center College of Design de Los Angeles en 2020. Des raisons ataviques et médicales très personnelles les poussent à interroger la conscience et ses dysfonctionnements. Quand cette conscience de soi, de son image et des repères disparait, seule la relation au présent subsiste. Par la gestuelle induite, travailler l’argile et souffler le verre génèrent des « chorégrahies de l’instant » qui sont autant de points
de contact permettant de se reconnecter au présent, à l’espace et aux autres.
Abondamment nourri de lectures issues des neurosciences et de la SF, le propos de Zoé et de Joseph se développe de façon complexe et tentaculaire. Tous deux s’inspirent en particulier des fascinants dessins réalisés par le Nobel de médecine Santiago Ramon y Cajal sur la théorie neuronale au début du XXe siècle et des Ansibles imaginés par Ursula K. Le Guin (Rocannon’s world, 1966) comme des dispositifs permettant une communication interstellaire quasi-immédiate. C’est dans cette atmosphère de l’étrange que se déploient – parfois à l’échelle monumentale – leurs oeuvres hybrides et inquiétantes.
Stéphanie Le Follic-Hadida
PROJET VIF - SERIE DELTA
Le projet “Vif” commence en mars 2024 à La Casa Delta 7, située dans le 18ème arrondissement de Paris. Cet accueil de jour est ouvert aux personnes atteintes de troubles cognitifs, tels que la maladie d’Alzheimer, ou une maladie neurodégénérative apparentée.
Nous y avons fait la rencontre de cinq résidents : Thérèse, Alda, Roger, Pierrette et Lucie, avec qui nous avons partagé ce projet pendant quatre mois.
Notre projet s’est développé au cours d’une série d’ateliers d’1h30 durant lesquelles les résidents étaient invités à manipuler des morceaux de porcelaine de la taille de leurs paumes. Chaque petit morceau d’argile a été touché, modelé, caressé, écrasé, plié, à mesure que tous exprimaient leurs ressentis sur la matière, simultanément humide puis sèche, douce et poussiéreuse. À chaque séance, nous avons rencontré la difficulté de ne pas représenter, mais au contraire de laisser les doigts se promener sur la porcelaine prête à capturer les moindres gestes.Les gestes permettent par des actions répétées de créer des repaires invariants dans l’espace, dans le temps et avec les autres. Ils enrichissent la mémoire procédurale permettant d’acquérir des compétences motrices et cognitives. La mémoire humaine se compose de plusieurs systèmes fonctionnant en symbiose, lorsque l’on souffre de troubles neurocognitifs, la mémoire procédurale sera la dernière touchée par la maladie.
En laissant les mains travailler, l’esprit vagabonde au fil des émotions vécues à l’instant T et les souvenirs jaillissent au rythme des conversations du groupe. La porcelaine fige ces instants malgré l’impermanence de la mémoire. Chaque petit morceau modelé témoigne de l’unicité de son créateur et de sa capacité à agir sur le monde.
Lorsque Pierrette s’offusque de l’impétuosité de la porcelaine sous ses doigts, elle partage en même temps ses souvenirs en tant que conductrice de bus scolaire et sur les enfants en situation de handicape qu’elle supervisait au quotidien. Roger fait preuve d’une grande capacité de concentration, cet ancien jardinier de Tunis est en osmose avec l’argile qu’il manipule avec délicatesse. Thérèse et ses ongles rouges superbement manucurés est observatrice de mes gestes qu’elle répète et qu’elle s’approprie avec grâce. Lucie, ancienne patronne d’un restaurant, est entêtée et ne supporte pas l’idée du pli, les morceaux de porcelaine s’assagissent et se lissent sous ses gestes sûrs. Alda est sensible et conciliante, c’est toujours avec surprise et émerveillement qu’elle reçoit nos encouragements ; elle perçoit avec finesse l’énergie du groupe auquel est se fait indispensable au fil des ateliers.
Une fois cuits, nous avons ornés de manches en laiton et en bois les créations de porcelaine, pour les utiliser comme des outils. Cette transformation nous a permis d’apposer l’empreinte de chaque morceaux d’argile sur des bulles de verre soufflé transparent. C’est dans l’instant où la porcelaine touche le verre qui la soutient uniquement par empreinte, qu’apparait l’essence de l’être humain : un touché pudique.
Le geste est déterminant dans l’expression humaine et dans le sentiment d’identité. Chaque sculpture témoigne de la fragilité de l’expérience humaine et de sa valeur, tant à travers le dénuement du geste que dans la noblesse des matériaux qui le protègent.
Vues de l'exposition





